Ce que la mémoire permet (4) 17
Enfin, je ne peux résister à l’idée terminer cette analogie entre les gènes et les récits en faisant le lien entre ARN/récits oraux et ADN/textes écrits-imprimés. Les études actuelles de « biochimie des origines » suggèrent fortement que l’ADN aurait fait son apparition après l’ARN qui contrairement à l’ADN est capable de catalyser de réactions chimiques. Il fut donc un temps où l’ARN était donc le support de l’information génétique mais également une molécule réactive. Plusieurs chercheurs dont Gilbert, W. dès 1986, ont d’ailleurs émis l’hypothèse qu’un le « monde à ARN » aurait précédé le monde à ADN. Ainsi, les premières entités biologiques réplicatives auraient reposé sur l’ARN, possiblement sous des formes proches des virus à ARN qui coexistent encore avec nous aujourd’hui — si tant est que l’on accepte de considérer les virus comme des formes de vie.
L’ADN présente des caractéristiques intrinsèques fondamentalement différentes de celles de l’ARN, en dépit d’une composition chimique relativement proche. Comme mentionné précédemment, l’ADN ne possède pas de propriété catalytique en milieu naturel : il s’agit d’une molécule chimiquement peu réactive. En revanche, sa structure — le plus souvent organisée sous la forme d’une double hélice à double brin — lui confère une grande stabilité, faisant de l’ADN un support particulièrement bien adapté au stockage de l’information génétique. Par ailleurs, les machineries cellulaires sont capables de répliquer l’ADN en un grand nombre de copies avec une fidélité remarquable. Chez l’être humain, le taux d’erreur brut des ADN polymérases est de l’ordre de 10⁻⁷ erreurs par nucléotide incorporé. Ce taux est encore considérablement réduit grâce à des mécanismes de relecture (proofreading) et de réparation de l’ADN, pour atteindre un taux d’erreur final estimé entre 10⁻⁹ et 10⁻¹⁰ par nucléotide et par cycle de réplication. Les organismes disposant de systèmes de correction particulièrement efficaces présentent ainsi une stabilité génomique exceptionnelle, condition essentielle à l’accumulation et à l’organisation progressive de l’information génétique. L’émergence puis la généralisation de l’ADN dans le monde du vivant se sont probablement accompagnées de bouleversements majeurs, dont nous avons encore du mal à mesurer toute l’ampleur.
Qu’en est-il des récits oraux et des textes — manuscrits dans un premier temps, puis imprimés ? Nous avons souvent tendance à imaginer que les récits oraux étaient appris et récités mot pour mot, à la manière des poèmes que nous avons mémorisés à l’école. Walter J. Ong nous détrompe clairement sur ce point.
Avant que l’écriture ne soit pleinement intégrée, comme c’est le cas dans la plupart de nos sociétés contemporaines, les récits étaient mémorisés grâce à l’usage de formules toutes faites, d’expressions récurrentes et de structures narratives relativement stables. Ces structures favorisaient l’énumération et la redondance, au détriment de relations syntaxiques plus complexes telles que la subordination. Cette organisation permettait une mémorisation efficace tout en laissant place à des variations et des modulations contextuelles.
Les travaux menés par Milman Parry et Albert Lord sur les bardes épiques yougoslaves, synthétisés dans The Singer of Tales, montrent que ces derniers modifiaient les récits non seulement lorsqu’ils se les appropriaient, mais également d’une performance à l’autre, sans que ces variations ne soient perçues comme des altérations du récit. La stabilité du récit oral ne reposait donc pas sur l’identité exacte des mots, mais sur la conservation de structures, de motifs et de fonctions narratives.
L’apparition de l’écriture a permis, dans un premier temps, de fixer les contenus dans une certaine mesure. Des copistes — souvent des moines — étaient chargés de reproduire les ouvrages avec un souci de fidélité variable. Toutefois, c’est surtout l’invention de l’imprimerie qui a rendu possible la production de livres strictement identiques, au mot près, pouvant être diffusés en grand nombre.
Dans Orality and Literacy, Walter Ong met en évidence les fonctions distinctes de l’oralité et de l’écriture. Les récits oraux sont conçus pour être performés, partagés avec un public et orientés vers l’action immédiate, tandis que l’écrit favorise la mise à distance, l’analyse et l’introspection. Ong montre également que l’écriture, puis l’imprimé, ont profondément transformé notre noétique — c’est-à-dire nos processus mentaux — en favorisant le développement de l’abstraction, de la pensée analytique et, plus largement, l’essor des sciences.
On comprend ainsi, à travers ce bref rappel des travaux d’Ong, que la capacité à stocker l’information, à la reproduire fidèlement en grande quantité et à l’agréger n’a pas seulement permis la constitution de grands corpus narratifs. Elle a également transformé en profondeur la structure même des récits et des textes, ainsi que les contenus qu’ils véhiculent, rendant possible l’émergence de formes culturelles entièrement nouvelles.